| Dans l’ancien royaume de Saba, les gens ont
su préserver leurs traditions face aux influences extérieures
tout en cultivant le principe sacré de l’hospitalité.
Arrivé de nuit dans la capitale yéménite, je n’avais
pas idée de la vie qui pouvait agiter les ruelles étroites
du vieux Sanaa. Dès la sortie de l’hôtel, une
foule d’odeurs, de bruits et de visages étonnés
accompagnent le visiteur. Des artisans, des marchands et tout
un peuple de gens aux activités parfois mystérieuses
se fraient un passage entre les ânes surchargés,
les chèvres et les voitures qui klaxonnent en vain…
Malgré l’intense activité du marché,
je ne passerai pas inaperçu. Une étrange sensation
m’envahit, à laquelle je finirai par m’habituer
au cours des quatre semaines de mon périple : être
quasiment le seul étranger à chaque endroit visité.
Il faut dire que les bruits de la guerre imminente contre l’Irak
ont achevé un secteur touristique déjà moribond.
Quelques esprits prévenants m’ont d’ailleurs
mis en garde : aller au Moyen-Orient avec cette actualité
est bien imprudent, et surtout au Yémen, pays dont on n’a
vent en Occident qu’en raison des attentats anti-américains
et de l’activité qu’y mènerait Al-Qaida.
Les inquiétudes sont rapidement dissipées : l’hospitalité
arabe n’est pas une légende et les Yéménites
auront vite fait de démentir par les actes les préjugés
qui courent sur ce pays trop rapidement classé dans "l’Axe
du mal".
Toutefois, certaines régions échappent au pouvoir
central et sont encore régies par les tribus. L’accès
aux territoires bédouins est très difficile, voire
impossible à certains endroits, et le risque d’enlèvement
au Yémen existe bel et bien. Pour sortir de Sanaa, il faudra
obtenir après maintes péripéties administratives,
un précieux document fourni par les autorités, cent
fois photocopié et qui sera abondamment distribué
pour franchir tous les check-points.
La passion du qat
Dans le taxi qui m’emmène de Sanaa vers la côte
de la Mer Rouge, nous sommes dix adultes et quelques enfants en
bas-âge entassés dans une Peugeot 504. Je réalise
rapidement que le risque majeur au Yémen concerne la route,
les enlèvements de touristes venant loin derrière…
Le chauffeur ne faisant que peu de cas des virages en montagne
et des précipices, chaque dépassement réserve
une bonne dose de suspens ! Cependant, si les voyages en bus ou
en taxi collectif ne sont pas des plus confortables, c’est
l’occasion de faire connaissance avec les habitants du pays.
Tous sont ravis de voir un occidental voyager en leur compagnie
plutôt qu’en 4X4 privé. Parmi les premières
questions qu’ils m’adressent, il y a obligatoirement
celle de mon pays d’origine. Pour simplifier les choses,
je dis que je suis français, ce qui suscite l’enthousiasme
non-feint de mes interlocuteurs : comme dans le reste du monde
arabe, les Français ont visiblement la cote ("Chirac
tamam !"). Durant les trajets qui durent parfois jusqu’à
douze heures, on fera une ou plusieurs haltes pour acheter le
qat. Les Yéménites prêtent à cette
plante toutes sortes de vertus "Ca aide à penser,
à voir plus clair", me souffle mon voisin, en mâchant
les précieuses feuilles. Le Yémen devient, dès
le milieu de l’après midi et jusqu’à
tard le soir, une nation d’hommes à la joue hypertrophiée
et au regard vitreux. La passion du qat concerne tout le monde
et constitue même un souci économique majeur : il
occuperait un tiers des terres cultivables et accaparerait un
quart du budget familial… La plante prospérant plutôt
sur les hauteurs, nous ferons halte dans des villages isolés
de montagne. Plusieurs adolescents d’à peine treize
ans, la kalachnikov nonchalamment portée en bandoulière,
tenteront de m’y initier. Les civils sont souvent armés
au Yémen : dans le Nord tous les adultes, quasiment sans
exception, portent sur le ventre un poignard à la pointe
recourbée : la jambiya.
Après quelques jours à Aden où le Rambow
(sic) Hotel signale la présence passée de l’illustre
poète Arthur, je pars pour les grandes étendues
semi-désertiques de l’Ouest. La "police touristique"
ne voit pas d’un bon œil les visiteurs voyageant hors-circuit
organisé. Nous devons donc nous comprimer un peu plus dans
le taxi pour accueillir un jeune militaire chargé de ma
"protection", essentiellement intéressé
par le qat que je devrai lui acheter.
Maisons
inviolables
Les villes antiques du Yémen sont parmi les plus spectaculaires
du monde arabe. Dans les vallées de l’Hadramout,
des maisons-tours en pisé se confondent avec la montagne.
Les habitations de la région sont la preuve que le Yémen
plonge ses racines dans la nuit des temps. Le panorama qu’offre
Shibam reste l’un des plus impressionnant. Cinq-cents "gratte-ciels"
en terre et en paille se dressent au milieu des sables, ce qui
lui vaut le surnom de "Manhattan du désert".
S’il n’y avait pas quelques antennes paraboliques,
c’est avec peine qu’on se croirait au XXIe siècle
: attachés à leurs traditions, les Yéménites
ont résisté aux influences occidentales. A l’intérieur
de l’enceinte fortifiée, le temps semble s’être
figé. Dans l’intimité des foyers inviolables,
toute une société de femmes demeure inaccessible
à la curiosité de l’étranger. Dans
la rue, intégralement drapées dans un tchador noir,
mains et visages compris, elles constitueront l’une des
principales énigmes ce voyage.
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