Fleuve humain à Neuchâtel

Trois fois plus qu'attendu: 1400 personnes ont posé samedi [ndlr: 20 juillet] à l'aube pour le photographe new-yorkais Spencer Tunick sur l'arteplage de Neuchâtel.

Des êtres humains, nus, aussi loin que le regard puisse porter? Oui, vraiment. Samedi à l'aube, 1500 personnes se sont dévêtues pour l'artiste new-yorkais Spencer Tunick. Hommes, femmes - certaines enceintes - et enfants se sont posés comme des gouttes de rosée sur la plate-forme entre les Galets. Pour former d'abord un long fleuve sinueux, puis un large champ.

Ils étaient donc nombreux à vouloir vivre cette ambiance magique et cette expérience. "Je me suis comme sentie une partie d'un tout", s'enthousiasmait la porte-parole de l'Expo Marina Villa. Juri Steiner, pirate en chef de l'arteplage mobile du Jura, s'était aussi dévêtu pour la performance : "Ce qui m'a frappé -remarquait-il -, c'est combien on se sent vulnérable quand on est nu." Et Michel Guillaume, rédacteur en chef du "Journal" d'Expo.02 notait pour sa part: "C'est curieux comme on remarque peu l'individu lorsqu'on se trouve dans la foule."

Durant sa tournée sur les cinq continents, Spencer Tunick a déjà vu à ses pieds des milliers de gens nus. L'artiste expérimente la relation entre l'homme et son environnement, l'individu et le collectif, la vie et la mort. Dans ses photographies, les individualités disparaissent. Ce qui demeure est l'existence toute nue.

En novembre, Spencer Tunick exposera ses œuvres à Londres, puis au printemps 2003 à New-York.




Interview: "Les Suisses se déshabillent car ils sont proches de la nature"

Spencer Tunick, une fois de plus, une foule se déshabille pour vous. Vous n’êtes pas blasé?
Spencer Tunick: Après deux ans, je ressens de nouveau le besoin de travailler avec des groupes moins grands. Auparavant, mon art portait sur des foules de 1000 personnes et plus. Avec 150 modèles, je me rapproche davantage des visages.

La plupart des gens aurait pu rester à la maison ce matin?
Au contraire, je me réjouis de leur présence. Mon genre de performance reste tout de même difficile à gérer. C’est la raison pour laquelle, je distribue mes flyers moi-même à New York. J’aime savoir combien de personnes viendront. Là, je sais que sur 2000 flyers, 100 personnes seront présentes.

Vous vous êtes spécialisé dans les "actes de masse" au début des années 90…
C’est un hasard! Je vis à Brooklyn et ma spécialité était les portraits romantiques. Etant donné le nombre élevé de demandes, j’ai décidé un jour de les photographier tous ensemble. Le reste est venu tout seul…

…sans aucune arrière-pensée de voyeurisme?
Non, pas quand je travaille dehors. Dehors, je me concentre sur les poses de mes modèles, plus que sur des détails spécifiques. Dans un atelier, ce serait différent. Quand l’espace est défini, on se concentre davantage sur des parties du corps plus petites.

Vos "shootings" durent plus de deux heures. Comment vos modèles supportent-ils les séances?
Il m’arrive de marcher et de dire à l’attention d’un modèle: "toi, avec les cheveux bruns! Ça ne vas pas comme ça!" Tout le monde rigole parce que la majorité a des cheveux bruns. De temps à autre, je discute de n’importe quoi, d’un livre que j’ai lu par exemple. Mais quand je passe à l’acte, je suis plus distant. J’essais de garder la discipline. Je ne crie pas mais j’appelle les gens.

Il y des gens qui trouvent que vos photos ressemblent à l’Holocauste.
Pour moi, un corps étendu dans la rue est aussi naturel qu’un nénuphar sur l’eau. Si d’aucuns ne voient qu’un camp de concentration, j’aimerais leur conseiller d’ouvrir leur esprit. C’est alors qu’ils verraient aussi le Rwanda ou la Somalie. Ou qu’ils se rendraient compte que dans mes photos ils ne trouvent pas de morts. Peut-être qu’ils réalisent, que la vie est précieuse. C’est une bonne chose.

Dans vos actes, est-ce que vous remarquez des différences culturelles?
Ah, oui! Les Suisses se déshabillent parce qu’ils sont proches de la nature. Pour les gens au Chili, c’était plutôt un acte politique, un mouvement de protestation. Ils voulaient symboliser leur liberté en posant nu. Au contraire des Finlandais qui le font parce qu’ils ont une tradition liée au sauna, c’est un événement social.

Vous êtes toujours satisfait du résultat?
Non, pas toujours. Mais je suis comme la mousse qui s’étend dans la forêt. J’évolue progressivement.

Quels sont vos projets?
Je rêve de faire voler 40 à 50 personnes…

http://www.nerve.com/nudeadrift
http://www.spencertunick.com


Signé: Delia Lenoir (photos également), tiré du Journal Expo.02