La médecine au 3ème millénaire,
entre progrès et rationnement

"La santé de mon patient sera toujours ma prmiè préoccupation". Force est de constater que cette phrase centrale du serment d'Hippocrate relève d'un défi toujours plus difficile à honorer pour le médecin. Le paradoxe est douloureux : si les progrès de la médecine moderne lui fournissent un instrument fabuleux pour améliorer le bien-être, voire la survie de son patient, la pression économique et politique aboutit à des processus de rationalisation des soins. Lorsque le souci de rentabilité prend le pas sur la qualité des soins, le rationnement s'installe insidieusement avec pour corollaire l'apparition d'une médecine à deux vitesses.

Le progrès, d'abord, est présent sur tous les fronts de la médecine : sous les néons des laboratoires de ce millénaire finissant se font jour des découvertes fabuleuses, fascinantes mais émaillées d'inconnues qui exigent du médecin un sens critique et une attention de tous les instants, comme l'illustrent les quelques exemples suivants.

Tout récemment, une équipe de chercheurs italiens est parvenue, à partir d'une manipulation génétique, à créer une lignée de souris "Mathusalem" dont la durée de vie est supérieure de près d'un tiers à celle de souris normales, ceci en enlevant à leur patrimoine génétique le gêne responsable de la production des "radicaux libres", métabolites toxiques de l'oxygène qui jouent probablement un rôle clé dans le vieillissement. Ces dernières années ont par ailleurs permis la mise en évidence de plusieurs classes de gênes directement impliqués dans les mécanismes du vieillissement, mais l'expérience citée plus haut est la première à obtenir un résultat aussi concret, entrebâillant en quelque sorte la porte de la quête de l'immortalité. Tentra-t-on demain des applications à l'espèce humaine ? Et quelles en seront les conséquences ?

Même démarche, mais approche différente avec le clonage : il y a encore deux ans, les spécialistes autorisés certifiaient d'un ton péremptoire que cette technique était inapplicable aux mammifères. Puis il y eut Dolly et les belles certitudes de s'envoler en quelques mois... Le rêve d'une révolution thérapeutique par greffe cellulaire, d'une reproduction non sexuée prend corps pour certains chercheurs. Quelles dérives dans le futur ? Quel apport réel pour l'espèce humaine à moyen terme ?

De temps en temps, un pavé dans la mare semble donner raison à ceux qui voent dans "l'amélioration" constante et par tous les moyens de nos conditions de vie la fin de cette vie elle-même (un jour, les ordinateurs décideront que la vie humaine est nuisible et qu'il faut la détruire). Prenons le cas des maladies allergiques par exemple. Maladie occidentale par excellence, dont la fréquence augmente actuellement de manière exponentielle, donnant le vertige à plus d'un épidémiologue.

Longtemps suspectée, la pollution de l'air s'efface après quelques études comparant les villes d'Allemagne de l'Est aux villes d'Allemagne de l'Ouest, vingt fois moins polluées : la fréquence des allergies est beaucoup plus élevée dans les villes moins polluées. Le paramètre qui émerge des études actuelles consacrées à l'augmentation de la fréquence des allergies dans les sociétés occidentales met le doigt sur le rôle clé des infections et des contacts répétés avec les micro-organismes dans la prime enfance en tant que facteur de protection contre les allergies. Retirez au système immunitaire ses ennemis naturels et il se dépêche d'en trouver d'autres, les allergènes, illustrant en quelque sorte la maxime selon laquelle "la nature a horreur du vide". Ainsi l'environnement partiellement "aseptisé" dont bénéficient les enfants occidentaux serait le principal responsable de l'explosion actuelle des maladies allergiques.

Faut-il dès lors avoir peur des organismes génétiquement modifiés, du clonage, de l'intelligence artificielle, d'une meilleure prophylaxie des infections ? La réponse n'appartient pas à un individu isolé mais nécessite une analyse globale, incluant non seulement les scientifiques et les médecins mais également tous les autres représentants de la société. L'angoisse de vieillir ou de mourir est-elle soluble dans les progrès de la biotechnologie ? Il n'y a bien sûr pas de réponse univoque à des questions aussi hétérogènes.

Au-delà du problème éthique et philosophique que pose l'application de ces nouvelles techniques à l'espèce humaine se profile une contradiction liée aux contraintes économiques et politiques qui prétendent limiter les coûts de la santé. Les médecins subissent, de gré ou de force, cette pression constante, ceci malgré leur volonté de permettre à tout un chacun l'accès à une médecine de qualité. De scientifiques, ils se transforment en gestionnaires, tentant d'apporter des réponses - basées sur des preuves - aux questions et suggestions parfois tragiquement réductrices ou provocatrices des économistes et des politiques.

On voit émerger ainsi une médecine prenant peu en compte l'individu, portée par le courant de l'"evidence based medecine" ou médecine fondée sur les preuves, qui prétend appliqu&er à un individu particulier une doctrine construite sur l'étude d'un collectif de patients soigneusement séléctionné. Cette théorie, rigidifiée dans des règles simplistes, ne tient aucun compte des particularités du patient et des différentes dimensions de sa maladie. Elle permet toutefois de diluer l'angoisse de la décision dans un consensus faussement rassurant et rarement utile au patient lui-même.

Pire, la rationalisation des soins débouche actuellement de manière évidente sur un réel rationnement qui aboutira infailliblement à une médecine où seuls les patients aisés pourront bénéficier d'une prise en charge optimale. A la médecine et aux médecins de résoudre ce douloureux paradoxe durant le millénaire à venir.


Signé: Dr. Pierre Kaeser