Et si l'histoire n'avait pas rendez-vous avec l'an 2000

A l'aube de ce nouveau millénaire, beaucoup d'historiens sont appelés, notamment par les médias, à dresser le bilan de notre siècle, de notre millénaire, voir de notre humanité. Il y a pourtant longtemps que l'histoire a dépassé le stade d'une pure narration chronologique. Motiver une telle recherche sous le prétexte fallacieux d'un bilan en guise de thème ou de guide de recherche n'est qu'un retour à une histoire historisante et sans fondements. Une simple date ne peut être une véritable thèse à recherche historique.

Pourtant, certains historiens se sont prêtés au jeu. Un thème notamment attire les regards, la comparaison de l'an 1000 avec celle de l'an 2000. Georges Duby, historien regretté et apprécié des médias, y a consacré un livre magnifique, du moins dans son enveloppe. Pourtant tout cloche, rien que le titre fait soucis. Les peurs de l'an 1000 que l'on croyait reléguées à jamais au rang de légendes romantiques se retrouvent dans le titre d'un livre dont l'auteur a travaillé à prouver l'inexistence. Et que penser des peurs de l'an 2000 ? Quel recule possède l'historien pour parler de ce sujet ?

Plus que déontoligiquement douteuse, la comparaison entre les deux époques (Duby parle d'une peur latente du jugement dernier dans le siècle qui entoure l'an mil) est dangereuse. Comparer le sida et la lèpre ou la peste n'est qu'un montage trompeur. Des analogies semblables, on peut en trouver à la pelle.

Il faut pourtant avoir un peu de clémence face à ce vieux monsieur de l'histoire des mentalités. Ce livre "An 1000/An 2000, sur les traces de nos peurs" est la retranscription d'entretiens donnés pour une radio française. Ces propos sont donc pris sur le vif et de ce fait peu travaillés.

Le véritable problème réside dans notre désir incessant d'inscrire des dates comme repères. Au siècle passé, on a inventé les peurs de l'an 1000, nous créons les peurs de l'an 2000. Nous ne sommes pas d'accord sur la date exacte du passage du millénaire, mais qu'importe les plus puissants, les grands impatients économiques et la magie du chiffre ont choisi. Une date devient prétexte à toutes folies, il faut qu'elle rentre dans l'histoire parce qu'elle a trois zéros. Il faut donc en faire un tournant social, économique, spirituel, culinaire, etc. Il faut faire le bilan, prendre conscience de ce que nous sommes par rapport à ce que nous étions et ce que nous serons.

Ainsi, de quoi est-ce que je me plains ? Pour une fois, l'humanité réfléchit et se pose des questions. Malheureusement, cette remise en question ne relève pas même du ravalement de façade et personne n'en est dupe. Et si le troisième millénaire se jouait dans les manifestations de Seattle et les grèves multiples et non dans les costumes des clips de Will Smith et les bouteilles Millennium de Vittel ?


Signé: Robert Sandoz